Je suis né à Lomé.
J’ai grandi dans une maison sans père, avec une mère qui faisait tenir debout ce qui aurait pu s’effondrer. J’étais l’aîné, celui à qui on disait : tu es l’homme de la maison. Je ne savais pas encore ce que cela voulait dire, être un homme. Je crois même que j’ai mis longtemps à comprendre que personne ne me demandait seulement d’être fort. On me demandait de remplacer une absence avec un corps d’enfant.
Ce genre de phrase reste longtemps dans une vie.
Elle ne fait pas toujours du bruit. Elle ne se présente pas chaque matin avec un visage dramatique. Mais elle travaille. Elle déplace la manière d’aimer, de demander de l’aide, de se tenir devant les autres, de réussir, d’échouer, de devenir père à son tour. Elle s’invite dans les silences. Dans les colères. Dans les ambitions. Dans les endroits où l’on veut prouver quelque chose sans savoir exactement à qui.
J’ai quitté le Togo en 2017. Pas en fuyant. Pas en conquérant non plus. En cherchant, plutôt. Ce que je cherchais, je ne le savais pas très bien. Un avenir, peut-être. Une place. Une manière de devenir quelqu’un sans trahir celui que j’avais été. Je crois que je le cherche encore, mais avec un peu moins de panique qu’avant.
Aujourd’hui, je vis en Alsace, en France. Je suis père d’une petite fille. Je travaille dans le digital. Je joue arrière droit dans un club de foot alsacien le week-end. Je lis beaucoup. Je regarde le monde avec une attention parfois fatigante. Et j’écris quand quelque chose insiste assez longtemps dans ma tête pour que je n’aie plus d’autre choix que de le poser quelque part.
Ce site, c’est ce quelque part.
Je ne viens pas ici pour donner des leçons. Je ne suis pas coach. Je ne suis pas expert de la vie des autres. Je suis quelqu’un qui apprend de ses erreurs, de ses lectures, de ses conversations, de ses silences, de ses contradictions. Quelqu’un qui essaie de comprendre ce qui lui arrive avant que cela ne devienne seulement une douleur rangée quelque part.
J’écris souvent pour mettre sous mes yeux ce que je n’arrivais pas encore à regarder en face.
Parfois, cela part de ma vie directement. La paternité quand on n’a pas eu de modèle. Les relations quand on a grandi en cherchant dans les autres ce qu’on n’avait pas encore trouvé en soi. L’amitié, la vraie, celle qu’on choisit et qui ne demande pas de jouer un rôle. L’entrepreneuriat, quand il ne s’agit pas seulement de construire un projet, mais de construire une preuve. L’exil, ce mot trop grand pour dire simplement qu’on vit loin de là où tout a commencé, et qu’on ne sait plus toujours où poser le mot chez soi.
D’autres fois, cela part de ce que je vois dehors.
Un livre, une série, un manga, un film, une scène, une phrase entendue quelque part, une conversation, un personnage qui ne me lâche pas. Je ne les regarde pas comme des objets à commenter de loin. Je les utilise comme des ponts. Ils me permettent d’approcher autrement des questions que je portais déjà sans réussir à les formuler.
Il y a des personnages qui ouvrent des portes en nous. Ils ne sont pas réels, et pourtant ils nous obligent à l’être davantage. Un fils en colère peut nous aider à comprendre notre propre colère. Un homme humilié peut nous montrer ce que le ressentiment fabrique quand il devient une architecture. Une femme qui survit peut nous apprendre ce que coûte la lucidité. Un roi, un traître, un enfant, un père, un ami, parfois, disent quelque chose de nous avec une précision que nous n’aurions pas osé atteindre seuls.
Alors j’écris à partir de ces ponts.
Je pars de ce qui m’arrive, ou de ce qui arrive aux autres. Des gens réels, des personnages, des œuvres, des souvenirs, des conversations. Je les questionne pour comprendre ce qu’ils réveillent. Je cherche moins à expliquer le monde qu’à entendre ce qu’il essaie de me dire quand quelque chose insiste.
Je pourrais ranger tout cela dans des catégories propres. Vie personnelle. Paternité. Exil. Travail. Amitié. Œuvres. Personnages. Mais ce serait mentir un peu. Dans la vraie vie, les choses ne viennent pas séparées. Une scène de manga peut réveiller une question de père. Une conversation avec un ami peut éclairer une vieille blessure d’enfance. Un match de foot peut dire quelque chose du collectif, de l’orgueil, de la fatigue, de la manière dont on accepte ou non de jouer sa place.
La vie ne se catégorise pas vraiment. Elle déborde.
Alors mes textes débordent aussi. Ils ont des portes d’entrée différentes, mais ils suivent souvent le même mouvement intérieur : comprendre ce qui me travaille, ce qui m’aide à penser, ce qui me bouscule, ce qui me ramène à cette vieille question que je n’ai jamais vraiment quittée : comment devient-on un homme, un père, un ami, un être humain un peu plus honnête, quand on a commencé avec des manques, des colères, des modèles absents et des phrases trop lourdes ?
Baldwin a écrit un jour qu’il voulait être “an honest man and a good writer”. Je ne sais pas si je serai un jour un bon écrivain. Mais honnête, ça, je peux essayer.
Bienvenue.
Kelphe, c’est la contraction de mes deux prénoms : Koumi et Adelphe. C’est le nom que j’ai choisi pour rassembler tout ce que je fais : l’écriture, les éditions, les projets. Un seul nom pour une seule personne qui construit, brick par brick.
