Sur Vinland Saga, le cynisme, et ces hommes qui comprennent tout sauf leur propre solitude.
Vinland Saga est un manga japonais de Makoto Yukimura qui raconte, sur vingt ans, l’histoire d’un garçon viking qui veut venger son père et finit par comprendre que la vengeance ne rend rien. Ce texte fait partie d’un dossier de trois essais sur cette oeuvre : Thorfinn, ou la longue marche et Canute, ou l’autre chemin. Petite précision : vous pouvez lire le texte même si vous n’avez jamais vu Vinland Saga. Mais il traverse toute l’œuvre, jusqu’à sa fin. Donc si vous voulez découvrir le manga sans rien savoir, gardez le lien pour après. Sinon, entrez. Ce n’est pas un résumé, c’est une traversée.
Avant de commencer
Il y a des personnages qu’on aime parce qu’ils nous consolent. Et puis il y a ceux qu’on aime parce qu’ils nous inquiètent.
Askeladd appartient à la deuxième famille.
Il entre dans Vinland Saga comme un meurtrier. Il tue Thors. Il détruit l’enfance de Thorfinn. Il ment, manipule, pille, vend ses services, joue avec les hommes comme avec des pièces sur une table. Il devrait être simple de le haïr. L’oeuvre nous en donne toutes les raisons.
Et pourtant, quelque chose résiste.
Non pas parce qu’Askeladd serait secrètement innocent. Il ne l’est pas. Non pas parce qu’il faudrait découvrir derrière ses crimes une blessure qui annulerait tout. Aucune blessure n’annule les morts. Mais parce que Yukimura écrit en lui une forme de lucidité si vive, si précise, si presque élégante, qu’on finit par comprendre pourquoi Thorfinn reste captif de son orbite, pourquoi Canute naît politiquement sous son regard, pourquoi le lecteur lui-même a du mal à se débarrasser de lui après sa mort.
Askeladd est l’homme qui voit clair.
Il voit la bêtise des Vikings qui l’entourent. Il voit la faiblesse des princes. Il voit les mensonges des rois. Il voit les appétits sous les grands mots, les peurs sous les postures, les failles derrière les titres. Il comprend très vite ce que les autres cachent mal. Il sait où appuyer pour faire tomber un homme, où flatter, où menacer, où sourire.
Mais voir clair n’est pas être libre.
C’est peut-être même l’un des grands mensonges de notre époque. Nous croyons que la lucidité sauve. Qu’il suffit d’avoir compris les mécanismes, les hypocrisies, les rapports de force, pour ne plus être pris dedans. Nous aimons les personnages intelligents parce qu’ils semblent au-dessus du piège. Ils ricanent quand les autres croient. Ils anticipent quand les autres espèrent. Ils désignent les illusions avant d’en être victimes.
Askeladd nous oblige à corriger cette croyance.
Il a tout compris, ou presque. Et cela ne l’a pas sauvé. Sa lucidité l’a rendu efficace. Elle l’a rendu dangereux. Elle lui a donné le pouvoir de survivre plus longtemps que d’autres. Mais elle ne lui a pas donné la paix. Elle ne lui a pas donné une maison. Elle ne lui a pas appris à aimer sans utiliser. Elle ne lui a pas permis de sortir de sa propre solitude.
Le texte sur Thorfinn parlait de la vengeance comme prison. Le texte sur Canute parlait du pouvoir comme fardeau. Celui-ci doit parler d’une prison plus séduisante encore : l’intelligence quand elle se coupe de la tendresse.
Askeladd est l’homme qui comprend tout sauf ce qui pourrait le guérir.
Le fils de deux mondes
Pour comprendre Askeladd, il faut commencer par sa naissance intérieure, pas seulement par sa biographie.
Il est le fils d’un père viking, Olaf, brutal, dominateur, et d’une mère galloise réduite en esclavage, Lydia. Il vient donc au monde comme une contradiction vivante. Le sang du maître et la mémoire de l’asservie. La langue des pillards et le rêve d’un pays humilié. Il n’appartient pleinement ni aux uns ni aux autres. Chez les Vikings, il porte le mépris secret de sa mère. Vers le pays de sa mère, il porte la violence apprise chez les Vikings.
C’est un homme frontière.
Et les hommes frontières développent souvent une intelligence particulière. Ils apprennent tôt à traduire, à cacher, à observer. Ils savent que les identités collectives sont des masques, puisque leur propre existence les traverse. Ils voient les mensonges de chaque camp parce qu’aucun camp ne peut leur offrir une appartenance complète.
Askeladd voit donc les Vikings de l’intérieur, mais il ne les respecte pas. Il connaît leurs codes, leurs désirs, leur obsession de la force, leur soif de réputation, leur imaginaire du Valhalla et de la mort glorieuse. Il sait les commander parce qu’il sait ce qu’ils veulent entendre. Mais au fond, il les méprise. Il les trouve grossiers, prévisibles, presque animaux parfois. Il vit parmi eux comme un homme qui parle une langue qu’il déteste maîtriser.
Sa mère, elle, représente autre chose. Pas seulement l’amour maternel. Un royaume perdu. Une noblesse blessée. La possibilité qu’il existe une grandeur qui ne soit pas celle du pillage. À travers elle, Askeladd hérite d’un rêve gallois, d’une fidélité à une terre et à une légende, notamment à la figure d’Artorius, ce nom qui résonne chez lui comme un reste d’Avalon dans la boue du monde.
Mais ce rêve ne le rend pas doux.
C’est là que Yukimura est cruel. La mémoire d’une mère humiliée peut produire de la compassion. Elle peut aussi produire une haine froide, une volonté de ne plus jamais être du côté des humiliés. Askeladd ne choisit pas la réparation. Il choisit la maîtrise. Il se jure, en quelque sorte, de ne plus jamais être l’enfant impuissant devant la déchéance de sa mère. Il deviendra celui qui comprend avant les autres. Celui qui frappe avant d’être frappé. Celui qui transforme chaque blessure en calcul.
Il y a dans son intelligence une origine affective. Askeladd ne pense pas vite seulement parce qu’il est brillant. Il pense vite parce qu’un enfant en lui a compris que le monde ne lui laisserait pas le luxe d’être naïf.
Beaucoup de cynismes commencent ainsi. Non pas par méchanceté pure, mais par deuil. On a cru une fois. On a vu ce que la croyance coûtait. Alors on décide de ne plus jamais être celui qui croit. On préfère devenir celui qui sait.
Le problème, c’est qu’à force de tout savoir, Askeladd ne peut plus recevoir grand-chose.
L’homme aux masques
Askeladd est un acteur permanent. Il ajuste son visage selon les interlocuteurs. Avec ses hommes, il est chef de bande, ironique, mordant, capable de plaisanter au milieu du sang. Avec Thorfinn, il devient provocateur, presque paternel par moments, cruel souvent, toujours en contrôle. Avec les nobles, il se fait plus fin, plus politique. Avec Canute, il devient accoucheur de destin.
Ce qui frappe, c’est qu’aucun de ces masques n’est entièrement faux.
Askeladd n’est pas un hypocrite simple. Il ne cache pas un vrai visage pur derrière des rôles. Il est ses rôles. Il s’est construit comme une succession de surfaces efficaces. C’est peut-être cela, la grande réussite et la grande perte des manipulateurs : ils finissent par ne plus savoir quelle part d’eux-mêmes n’est pas une stratégie.
Ce qu’il ne peut pas faire, c’est se reposer dans une relation. Dès qu’un lien apparaît, il devient aussi un moyen. Thorfinn pourrait être un fils symbolique, mais il est d’abord une arme. Canute pourrait être un protégé, mais il est d’abord un pari politique. Ses hommes pourraient être une communauté, mais ils sont d’abord une troupe utilisable. Même sa fidélité au pays de Galles, si profonde soit-elle, passe par des morts et des sacrifices.
Il y a chez lui une incapacité à aimer autrement qu’en organisant.
C’est pourquoi il est si contemporain. Askeladd parle à tous ceux qui se sont protégés derrière la lecture froide du monde. Ceux qui préfèrent être imprenables plutôt que touchés. Le cynisme est souvent une armure intelligente. Il ne dit pas seulement : rien n’a de valeur. Il dit : je ne laisserai rien avoir assez de valeur pour me détruire.
Askeladd a fait de cette armure un art.
Et comme tous les arts parfaits, elle finit par ressembler à une prison.
Thors, ou ce qu’Askeladd ne pouvait pas devenir
Il faut dire un mot de Thors, parce que Thors n’est pas seulement la victime d’Askeladd. Il est sa réponse impossible.
Les deux hommes partagent presque tout. Tous deux ont traversé la guerre. Tous deux connaissent la violence de l’intérieur. Tous deux voient le monde tel qu’il est, sans s’illusionner sur la noblesse des batailles ni sur la loyauté des rois. Si Askeladd avait rencontré Thors dans d’autres circonstances, ils auraient peut-être reconnu en l’autre une forme de lucidité commune.
Mais leurs réponses divergent au point le plus profond qui soit.
Thors a décidé que comprendre le monde violent ne l’obligeait pas à le servir. Il a posé les armes. Il est parti. Il a choisi la pêche, les filets, la douceur domestique, la vie ordinaire. Il a choisi d’être moins efficace pour être plus entier. Il a accepté d’être vulnérable, d’être méprisé par ceux qui confondent renoncement et lâcheté, pour préserver quelque chose en lui que la guerre aurait fini par éteindre.
Askeladd, lui, a choisi l’inverse. Il a gardé les armes. Il a transformé sa compréhension du monde en outil de domination. Il a décidé que puisque le monde était violent, autant être le plus habile des violents. Il a survécu plus longtemps que Thors. Il a accompli plus de choses visibles. Il a tenu la scène jusqu’au bout.
Mais Thors, en mourant, a transmis quelque chose qu’Askeladd ne transmettra jamais vraiment.
Une phrase. Une direction. Une graine plantée dans un enfant trop jeune pour l’entendre encore. « Tu n’as pas d’ennemis. » Thorfinn mettra vingt-cinq ans à comprendre cette phrase. Mais elle l’attendra. Elle survivra à Thors, à Askeladd, à la vengeance, à l’esclavage. Elle finira par germer.
Askeladd, lui, laisse derrière lui une intelligence sans direction morale. Canute la reçoit et en fait un empire. Thorfinn la reçoit et s’en libère. Mais aucun des deux ne reçoit d’Askeladd ce qu’il aurait eu besoin de recevoir : la certitude que la violence peut être quittée, pas seulement maîtrisée.
C’est peut-être cela, la différence ultime entre les deux hommes. Thors savait que la vraie force n’était pas de gagner toutes les scènes. Askeladd n’a jamais pu se permettre de le croire.
Il avait trop besoin de gagner.
Thorfinn dans son ombre
La relation entre Askeladd et Thorfinn est l’une des plus dérangeantes de Vinland Saga parce qu’elle refuse les catégories propres.
Askeladd est le meurtrier du père. C’est indiscutable. Il tue Thors par ruse, après avoir perdu moralement le duel. Il détruit la vie de Thorfinn. Il mérite la haine que l’enfant lui porte. Et pourtant, pendant dix ans, il devient aussi la figure adulte la plus constante dans la vie de Thorfinn.
Voilà l’horreur.
Thorfinn mange près de lui. Voyage avec lui. Reçoit ses ordres. Apprend de lui. Le défie, perd, recommence. Il croit poursuivre un ennemi, mais il vit une forme d’apprentissage auprès de cet ennemi. Askeladd devient le maître négatif, le faux père, celui qui enseigne tout ce qu’il faudrait refuser.
Et Askeladd le sait.
Il voit très bien ce que Thorfinn ne voit pas. Il voit que la vengeance du garçon le maintient en vie tout en l’empêchant de vivre. Il voit que Thorfinn est devenu une arme formidable parce qu’il est émotionnellement bloqué dans l’instant du meurtre. Il voit aussi, par moments, le gâchis. L’enfant perdu sous le tueur. La phrase de Thors jamais comprise. La possibilité d’une autre vie que la rage a recouverte.
C’est pour cela que certains moments entre eux sont si ambigus. Askeladd se moque de Thorfinn, mais parfois il semble vouloir le réveiller. Il l’utilise, mais parfois il semble triste de le voir si facile à utiliser. Il le garde près de lui, mais sa dernière injonction, au moment de mourir, ressemble presque à une délivrance tardive : ne gâche pas ta vie.
Le problème, c’est que cette lucidité arrive toujours trop tard pour devenir bonté.
Askeladd comprend Thorfinn, mais il ne le sauve pas. Il comprend sa blessure, mais il l’exploite. Il sait que l’enfant s’abîme, mais il continue à tirer profit de cet abîme. C’est la trahison de la lucidité dans sa forme la plus nue : savoir n’oblige pas automatiquement à aimer. On peut comprendre parfaitement la douleur de quelqu’un et s’en servir quand même.
Cette idée fait mal parce qu’elle contredit une croyance confortable. Nous aimons penser que comprendre rend meilleur. Pas toujours. Comprendre peut rendre plus précis dans la cruauté. Plus habile dans la domination. Plus subtil dans l’évitement.
Askeladd comprend Thorfinn mieux que presque tout le monde dans le premier arc.
Et c’est précisément pour cela qu’il sait comment le tenir.
Canute, ou le dernier pari
Si Thorfinn est l’enfant qu’Askeladd a brisé, Canute est l’enfant qu’il tente de fabriquer.
Toute la différence est là.
Thorfinn arrive à lui par accident, par crime, par conséquence. Canute devient un projet. Askeladd comprend peu à peu que le jeune prince peut incarner une possibilité politique. Non pas parce que Canute serait naturellement fort. Justement parce qu’il ne l’est pas encore. Il y a dans sa fragilité une réserve, une profondeur, une disponibilité au bouleversement. Askeladd voit le futur roi avant que le roi ne soit visible.
Encore une fois, sa lucidité est extraordinaire.
Mais ce qu’il fait de cette lucidité reste violent. Il participe à la destruction des protections de Canute. Il accélère sa naissance en sacrifiant ce qui l’entourait. Il agit comme ces hommes qui prétendent révéler quelqu’un à lui-même en le forçant à souffrir. Et parfois, dans la fiction comme dans la vie, cela marche. La souffrance peut révéler. Mais le fait que cela marche ne rend pas le geste innocent.
Askeladd offre à Canute une couronne trempée dans le sang. Il tue Sweyn, provoque sa propre exécution, oblige le prince à entrer dans l’histoire par un acte irréversible. Il donne sa vie pour une cause qui le dépasse, ou qu’il imagine le dépasser. C’est son grand moment. Celui où tous ses masques semblent tomber pour révéler une fidélité. Au pays de sa mère. À une idée de la royauté. À une revanche contre les forces qui auraient dévoré le pays de Galles.
Mais même là, quelque chose demeure trouble.
Askeladd meurt en stratège. Il fait de sa mort une manoeuvre parfaite. Il choisit l’instant, le décor, l’effet. Il donne à Canute l’occasion de devenir roi et retire à Thorfinn l’occasion de devenir vengeur. Il contrôle encore la scène où il disparaît.
Il y a de la grandeur, oui. Il y a même une forme d’amour. Mais un amour qui ne sait pas se dire autrement qu’en plaçant les autres devant un fait accompli.
Canute héritera de cette leçon. Thorfinn aussi, par contraste. L’un reçoit d’Askeladd la conviction que le monde se transforme par des coups décisifs, par des sacrifices, par des gestes politiques froids. L’autre reçoit, après l’effondrement, la preuve que la vengeance était une impasse. Askeladd est donc à l’origine des deux chemins.
Il est le père monstrueux du roi et du pacifiste.
C’est peut-être pour cela qu’il hante autant le manga après sa mort. Il ne disparaît pas parce que son rôle n’était pas seulement d’agir. Il était de contaminer, d’orienter, de poser dans les deux personnages principaux une question qu’ils devront ensuite résoudre chacun à leur manière.
Que fait-on, une fois qu’on a compris que le monde est une scène de violence ?
Canute répond : on prend la scène.
Thorfinn répond : on essaie d’en sortir.
Askeladd, lui, n’a jamais vraiment répondu. Il a joué la scène mieux que tout le monde.
Et il y est mort.
Le cynisme comme fidélité blessée
Il serait trop simple de dire qu’Askeladd ne croit en rien. Ce n’est pas vrai. S’il ne croyait vraiment en rien, il serait seulement un opportuniste. Or il y a chez lui une fidélité profonde, presque secrète, qui donne à sa vie sa ligne obscure.
Il croit au pays de sa mère. Il croit à une certaine idée de la noblesse. Il croit que les Vikings qu’il fréquente ne méritent pas d’hériter du monde. Il croit que la force brute doit être trompée par une intelligence plus ancienne. Il croit, peut-être, qu’un roi juste pourrait protéger ce qui a été humilié.
Mais il ne croit plus à la possibilité d’être simple dans cette fidélité.
Alors sa foi devient cynique. Elle ne s’exprime pas par la prière, ni par la construction patiente, ni par la confiance. Elle s’exprime par le calcul. Il sert une cause en trahissant des hommes. Il protège un pays en massacrant ailleurs. Il prépare un roi en détruisant des enfances. Il accomplit sa loyauté par des moyens qui la défigurent.
C’est là que son personnage devient plus intéressant qu’un simple manipulateur. Le cynisme d’Askeladd n’est pas une absence de valeur. C’est une valeur qui a perdu confiance dans les chemins propres.
On voit cela chez beaucoup d’êtres blessés. Ils ne sont pas dépourvus d’idéal. Au contraire. Ils ont souvent été déçus par un idéal trop fort. Alors ils continuent à croire, mais de biais. Ils ricanent contre ce qu’ils protègent. Ils sabotent ce qu’ils désirent. Ils testent les autres pour confirmer qu’ils auront raison de ne pas leur faire confiance. Ils gardent une braise sous la cendre, mais ils appellent cela de la cendre parce qu’avouer la braise les rendrait vulnérables.
Askeladd est ainsi. Un homme qui méprise les illusions parce qu’il a trop besoin qu’une seule chose, au fond, ne soit pas une illusion.
Sa mère. Le pays de sa mère. Le nom ancien qu’il porte en secret. La possibilité qu’un monde moins vulgaire ait existé, ou puisse exister encore.
Mais comme il ne sait pas rejoindre ce monde par la douceur, il le sert avec les outils du monde qu’il hait.
C’est sa trahison fondamentale.
Il trahit sa lucidité en la mettant au service du contrôle. Il trahit son amour en le faisant passer par la manipulation. Il trahit le pays de sa mère en devenant, dans les faits, l’un de ces hommes de guerre qui rendent les mères folles et les enfants orphelins.
Et pourtant, on ne peut pas le réduire à cette trahison. Parce qu’à la fin, il donne sa vie. Parce qu’il voit plus loin que lui-même. Parce qu’au milieu de toutes ses saletés, il garde une ligne.
Askeladd n’est pas un homme sans honneur.
C’est pire.
C’est un homme dont l’honneur a appris à parler la langue du déshonneur.
Les hommes qui comprennent trop vite
Askeladd parle très fort à notre époque parce que nous produisons beaucoup d’hommes et de femmes qui comprennent vite. Trop vite, parfois.
Nous avons appris à repérer les hypocrisies. À décoder les discours. À voir les intérêts derrière les valeurs, les stratégies derrière les confidences, les rapports de force derrière les sourires. Nous savons analyser les familles, les institutions, les médias, les affects. Nous avons des mots pour presque tout.
Mais avoir des mots ne signifie pas être libre.
Il y a une forme de lucidité qui devient une manière de ne plus être atteint. On comprend les autres avant qu’ils nous touchent. On ironise avant d’espérer. On démasque avant d’écouter. On réduit une personne à son mécanisme pour éviter le risque de la rencontrer. Et plus on devient brillant dans cette opération, plus on peut confondre sa solitude avec une supériorité.
Askeladd est le saint patron noir de cette intelligence-là.
Il n’est jamais dupe. Mais il est rarement disponible. Il voit tout venir, sauf peut-être la possibilité que quelque chose arrive sans devoir être contrôlé. Il sait lire les hommes, mais il ne sait pas vraiment recevoir leur amour. Même sa tendresse, quand elle apparaît, est oblique. Elle passe par une pique, une épreuve, une phrase dure, une mort mise en scène.
C’est pour cela que sa relation à Thorfinn est si triste. Il aurait pu être celui qui dit la vérité à l’enfant. Il aurait pu lui dire : ta vengeance ne te rendra rien. Il le sait. Il le dit presque. Mais il le dit depuis une position qui rend la vérité inutilisable. On ne reçoit pas la sagesse de l’homme qui continue à vous exploiter.
Askeladd est plein de vérités rendues stériles par la manière dont il les porte.
Voilà peut-être la leçon la plus dure du personnage. Une vérité sans amour peut devenir inutilisable. Elle peut être exacte, brillante, même profonde, et ne sauver personne parce qu’elle arrive sous la forme d’une domination.
Nous connaissons tous des phrases vraies qui nous ont blessés parce qu’elles étaient dites sans miséricorde. Nous connaissons tous des gens qui avaient raison d’une manière qui empêchait leur raison de porter du fruit. Askeladd est cela à l’échelle d’une vie entière.
Un homme qui a souvent raison.
Et qui fait de sa raison une arme.
Mourir comme une phrase
La mort d’Askeladd est inoubliable parce qu’elle est parfaitement à son image. Il meurt en contrôlant encore le sens de sa mort.
Il tue Sweyn. Il feint la folie. Il oblige Canute à le frapper. Il protège le pays de Galles, donne au prince une légitimité nouvelle, échappe aux récupérations possibles, et prive Thorfinn de la seule fin qu’il avait imaginée. Même son dernier souffle semble écrit comme une stratégie.
Mais une mort stratégique reste une mort.
C’est là qu’il faut résister à la fascination. Askeladd réussit sa sortie, oui. Il accomplit quelque chose. Il donne à Canute une chance. Il bouleverse l’histoire. Mais il meurt seul, entouré d’hommes qui ne peuvent pas vraiment le pleurer pour ce qu’il était, parce qu’il ne leur a presque jamais donné accès à cet endroit-là. Thorfinn hurle non pas seulement parce que son ennemi meurt, mais parce que sa propre vie s’effondre. Canute comprend le geste, mais doit immédiatement l’utiliser. Les autres voient un événement politique, un scandale, une folie.
Qui pleure Askeladd simplement ?
Personne, ou presque.
C’est peut-être la punition intime des manipulateurs. À force de transformer chaque lien en scène, ils ne laissent derrière eux que des spectateurs, des héritiers, des victimes, des interprètes. Peu de témoins capables de dire : je l’ai connu.
Askeladd meurt comme il a vécu : brillant, utile, ambigu, impossible à saisir.
Et pourtant, sa mort libère quelque chose. Elle arrache Thorfinn à la vengeance, même brutalement. Elle propulse Canute dans son destin. Elle révèle, par son absence, combien il tenait le premier arc comme une main invisible. Après lui, le manga change de nature. Le bruit tombe. La ferme devient possible. Le roi devient possible. Le vide devient visible.
C’est peut-être le paradoxe final d’Askeladd : il ne pouvait pas construire un monde habitable, mais sa disparition ouvre l’espace où d’autres tenteront de le faire.
Il était le passage obligé, pas la destination.
Ce qu’Askeladd nous laisse
Askeladd nous laisse une question difficile : que vaut l’intelligence si elle ne nous rend pas capables d’aimer mieux ?
Pas aimer plus fort de manière abstraite. Pas déclarer son amour à l’humanité comme Canute. Pas aimer une idée, un pays, une mère morte, une légende, un futur roi. Aimer mieux. C’est-à-dire aimer sans toujours transformer l’autre en outil, sans faire de chaque relation un échiquier, sans croire que comprendre quelqu’un donne le droit de le déplacer.
Sa lucidité est admirable, jusqu’à un certain point. Il voit ce que les autres refusent de voir. Il ne se laisse pas bercer par les mythologies viriles. Il sait que la guerre n’est pas noble seulement parce que des hommes y chantent. Il sait que les rois mentent, que les chefs se vendent, que les guerriers décorent leur cruauté avec des mots d’honneur. Cette lucidité est précieuse.
Mais elle trahit quand elle cesse de servir la vie.
Askeladd est l’avertissement placé au coeur du dossier Vinland Saga. Thorfinn nous montre que la vengeance vide un homme. Canute nous montre que le pouvoir peut durcir celui qui voulait sauver. Askeladd nous montre que l’intelligence elle-même peut devenir une prison si elle n’accepte jamais d’être désarmée.
Il y a des gens qui ne tiennent pas une épée dans la main, mais qui vivent avec une lame dans le regard. Ils coupent vite. Ils comprennent vite. Ils trouvent le point faible. Ils gagnent les conversations, les conflits, les silences. Ils survivent. Et parfois, ils appellent cela être lucide.
Mais la lucidité n’est pas la fin du chemin.
Elle n’est qu’une lumière. Et une lumière peut éclairer une porte ou surveiller une cellule.
Askeladd a passé sa vie à éclairer la cellule. Celle des autres, celle des rois, celle de Thorfinn, celle des Vikings, celle du monde. Il a vu les barreaux partout. Il a appris à bouger entre eux mieux que tout le monde.
Mais il n’a pas vraiment ouvert la porte.
C’est pourquoi il reste si fascinant, et si triste. Parce qu’il nous ressemble dans nos moments les moins avouables. Quand nous préférons comprendre plutôt que pardonner. Quand nous préférons prévoir plutôt que faire confiance. Quand nous préférons être imprenables plutôt qu’aimés. Quand nous transformons nos blessures en intelligence, puis notre intelligence en distance, puis notre distance en identité.
Askeladd a tout compris sauf cela : on ne sort pas du monde violent en devenant seulement plus intelligent que lui.
On en sort, peut-être, le jour où l’on accepte de ne plus gagner toutes les scènes.
Le jour où l’on cesse de manipuler la tendresse pour ne pas avoir à la demander.
Le jour où la lucidité pose enfin son arme.


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